Les uniformes étaient quand même plus beaux avant!

Etude critique sur la nouvelle grande tenue.

On me dit souvent  « ah la tenue modèle 1931, qu’est ce qu’elle était belle », « quelle élégance », « ça avait de l’allure à l’époque… » et je ne vais surement pas contredire un tel engouement.
Une de ces tenues était exposée lors de l’exposition « Les canons de l’élégance » au musée de l’armée, c’est dire à quel point elle est de nos jours considérée comme une réussite de l’élégance militaire, bien qu’éphémère.

On peut cependant se poser la question de la façon dont la parution du Bulletin Officiel du 28 mai 1931 fut reçue par les officiers à l’époque. François Vauvillier relève dans les notes accompagnant la réédition en 1989 des planches accompagnant le BO de 1937 un jugement très sévère sur ces « désuets uniformes mirobolants que l’on prétend ressusciter » comme il est écrit dans la revue La France Militaire du 30/31 mai 1935. La tenue n°3 (ou tenue de ville) étant jugée « beaucoup mieux dans la note actuelle ».

Un autre témoignage écrit, et que j’ai souhaité reproduire dans son intégralité se nomme « Etude critique sur la nouvelle grande tenue« . Il est publié dans la revue « Le Passepoil » du 3ème trimestre 1933 sous la plume du Lieutenant de réserve de Cavalerie légère André Clavareau de la Mensbruge.
Cet article est suivi, dans le numéro suivant, d’un second article écrit par le Commandant Bucquoy, fondateur de la Société d’études des uniformes de France, qui tempère -légerement- le premier article et lui apporte un certain nombre d’information pour contextualiser les choix effectués.


 

 » Rien de ce qui concerne les tenues ne peut laisser indifférents les lecteurs du « Passepoil ». C’est pourquoi nous croyons les intéresser en formulant ici les critiques toutes personnelles d’ailleurs d’un très ancien et fervent amateur de l’uniforme et de son prestige.

Commençons par rendre hommage à la Commission supérieure des uniformes du Ministère de la guerre, qui n’a pas hésité à renouer la tradition de l’armée française et à rendre à l’uniforme des officiers le prestige dont la guerre l’avait inéluctablement dépourvu.

La tradition, la Commission l’a reprise en prescrivant de nouveau le port du pantalon rouge, légendaire et glorieux apanage de notre armée depuis plus de 100 ans : clairs et pimpants, les « pantalons rouges » ont toujours été Je symbole de la gaîté et de la bravoure françaises, non seulement chez nous, mais à travers le monde entier.

Quant à l’élégance, la Commission a tenu à la consacrer par diverses mesures tout à fait heureuses, notamment : la suppression de la contre-épaulette – qui était asymétrique – ; le port du ceinturon au-dessus de la tunique – complément nécessaire d’une tenue habillée – ; et la patte de parement à 3 pointes, – en harmonie dorénavant avec les pattes à la Soubise, au lieu d’être une simple patte rectangulaire, dépourvue de ligne élégante.

Mais, à côté de ces excellentes prescriptions, il y a, à notre avis, de regrettables erreurs ou omissions que nous nous permettons de signaler ici, en exprimant le vœu de les voir réparer.

  1. – I) D’une manière générale, et spécialement en matière d’uniformes, nous croyons qu’il est souhaitable de rechercher l’unité dans la diversité. Or, les nouvelles dispositions laissent subsister des errements, injustifiables d’après nous.

1) C’est ainsi que nous voyons les boutons d’or ou d’argent – et tous les accessoires qui en découlent – attribués à tort et à travers aux différentes armes et services.

Pourquoi l’Infanterie a-t-elle des boutons d’or, sauf les chasseurs à pied et l’infanterie légère d’Afrique ?

Pourquoi la Cavalerie a-t-elle des boutons d’argent, sauf les spahis et Saumur ?

Pourquoi l’intendance a-t-elle des boutons d’argent, et l’Administration des boutons d’or ?

Pourquoi l’infanterie a-t-elle, avec des boutons d’or, la garde du sabre et les éperons d’argent ?

Pourquoi la Cavalerie a-t-elle, avec des boutons d’argent, la garde et la dragonne d’or ?

Pourquoi l’Artillerie a-t-elle, avec des boutons d’or, des éperons d’argent ?

Le grand Joffre avait cependant prescrit, au début de la guerre, une mesure éminemment logique, mais qui, hélas, n’a jamais été appliquée : il attribuait les boutons, galons et accessoires en or à toutes les troupes combattantes, et en argent à toutes les autres. C’était équitable, simple et parfait.

Il serait très judicieux de reprendre cette prescription : nul ne pourrait s’en plaindre puisque chaque officier sert dans l’arme, le corps ou le service de son choix.

2) Nous regrettons aussi ce manque d’unité pour les bandes de pantalon : tantôt elles sont doubles (artillerie et cavalerie légère) ; tantôt simples (infanterie, etc.) ; tantôt elles ne sont qu’un passe-poil (chasseurs à pied) ; tantôt même elles sont totalement absentes (cadre noir et justice militaire).

Ne serait-il pas souhaitable de prendre une règle uniforme : bandes doubles pour tous. les officiers ; simples pour les sous-officiers (dont cela ferait le bonheur) et passepoil pour la troupe ; (actuellement un simple canonnier de 2e classe de la coloniale n’a-t-il par la bande double, alors que le cadre noir de Saumur a un pantalon de civil !).

3) Ce manque complet d’unité, nous le retrouvons aussi pour les couleurs du collet et des pattes de parements. En principe, collets et pattes devraient être toujours de même couleur. Et pourtant, la Garde républicaine fait exception : pourquoi, avec les pattes écarlates, n’a-t-elle pas le collet écarlate ?

4) Mais un autre principe, d’esthétique indiscutable en matière d’uniforme, est violé plus fréquemment : jamais la couleur distinctive ne devrait être la même que celle du drap de fond.

Or les spahis ont les pattes de parement et le collet rouges sur tunique rouge : ils. devraient l’avoir bleu de ciel, comme le bandeau, d’autant plus qu’ils ont porté autrefois le parement bleu de ciel.

De même les chasseurs à pied (pattes et collet bleu foncé sur tunique bleu foncé) ils devraient les avoir en velours noir, comme le bandeau.

De même la Légion et l’Infanterie légère (bleu foncé sur bleu foncé) au lieu de garance sur bleu foncé.

De même le Cadre noir (noir sur noir) au lieu de bleu de ciel sur noir.

De même le Génie (bleu foncé sur bleu foncé) au lieu de velours noir sur bleu foncé.

De même la Gendarmerie (noir sur noir) au lieu d’écarlate sur noir.

De même les Intendants, Officiers d’Administration, Ingénieurs des poudres, Agents techniques, etc., qui tous, devraient avoir le collet et les pattes de parements, non pas fond sur fond, mais de la couleur actuelle des pattes de collet, qui est une couleur distinctive.

Nous en dirons autant des Elèves de Polytechnique qui devraient avoir collet et pattes de parement écarlates – et des officiers de Zouaves, qui devraient avoir le collet garance.

  1. II) D’autre part, les dispositions nouvelles pour la grande tenue ont eu pour effet de mettre sur un pied d’égalité des choses tout à fait inégales.

Nos camarades officiers dentistes ou greffiers, par exemple, seront les premiers à reconnaître qu’ils ne peuvent être mis sur le même pied, au point de vue militaire, qu’un officier d’artillerie sortant de Polytechnique, ou que tout autre officier des troupes combattantes, dont le métier est purement et exclusivement militaire. Or les épaulettes, réservées de tout temps, en principe, aux seuls officiers de troupe, ont été accordées à tous les officiers, indistinctement, de tous les corps et services. C’est là, à notre avis, une regrettable erreur. Elle est d’autant plus regrettable que, imposées aux officiers des services, les épaulettes sont refusées aux officiers de zouaves et de tirailleurs … Comme si les soufflets qu’ils ont aux manches ne pouvaient s’harmoniser fort bien avec le port des épaulettes ! On en arrive à cette conclusion qu’un avocat défenseur de prévenu portera des épaulettes d’or, tandis que l’officier de zouaves, siégeant au même conseil de guerre, aura les épaules d’un veston civil…

– Mais si la Commission a visé au nivellement, pourquoi a-t-elle laissé, aux officiers subalternes de l’armée de terre, les brides d’épaulettes réservées aux sous-officiers de l’armée de l’air ? – et donné aux officiers subalternes de l’armée de l’air les brides d’épaulettes à paillettes réservées aux officiers supérieurs de l’armée de terre ?

Ne semble-t-il pas qu’il y ait, en toute cette matière, un manque de cohésion et de vues d’ensemble ? Et ne serait-il pas judicieux de faire appel, pour toutes les tenues, à la compétence des spécialistes, qui devraient, au premier chef, faire partie de la Commission des Uniformes ?

  1. – Après ces idées, d’ordre général, examinons le détail des nouvelles prescriptions : nous le ferons le plus brièvement possible.

1°) Le Képi : Déplorons que, entraînée par le mouvement, la Commission n’ait pas cru devoir revenir carrément aux dimensions du bandeau d’avant-guerre : 4 cm. Aujourd’hui les bandeaux réglementairement de 7 cm., montent jusqu’au sommet du képi : c’est à-dire jusqu’à 12 cm. ! ; le turban n’existe plus : le képi n’est plus qu’un cylindre noir ou bleu surmonté d’un couvercle rouge. C’est une caricature qui n’a plus du képi que le nom …

De plus, sa forme rigide lui donne l’air d’une casquette, tenant le milieu entre la coiffure hitlérienne et celle du livreur de chez Nicolas … Où est le martial, souple et joli képi Saumur d’autrefois !

Un autre grave défaut qui, celui-ci, peut nuire à la discipline et au prestige des officiers : c’est que, depuis la création de grade d’adjudant-chef, il n’y a plus moyen – si ce n’est à la loupe – de distinguer celui-ci d’un sous-lieutenant. Conséquence : la sentinelle qui monte la garde, présente couramment l’arme à ces sous-officiers et se met au simple garde-à-vous pour des officiers … Nous en avons été très fréquemment le témoin oculaire !

Le remède serait de donner aux lieutenants et sous-lieutenants (comme l’ont les capitaines) 2 soutaches verticales – et aussi de réserver le nœud hongrois pour les seuls officiers.

Enfin, si la Commission a eu tout à fait raison de ne pas rétablir le plumet qui jurait affreusement sur le képi d’avant-guerre, d’autre part, il est profondément regrettable qu’elle n’ait pas rétabli, pour toute la cavalerie, le splendide casque à la Minerve, légendaire et glorieuse coiffure de la cavalerie française. Il est lamentable de voir défiler, à Paris, après la brillante Garde républicaine aux casques à crinière, les officiers de cavalerie coiffés, comme des parents pauvres, du pratique mais abominable casque de tranchées …

Souhaitons donc voir rétablir le casque à la Minerve (modèle réduit de la cavalerie légère) pour tous les officiers de cavalerie, ainsi que le superbe casque à cimier de crin et à crinière pour la grande tenue des officiers de gendarmerie et même pour tous les hommes montés de ce corps d’élite.

2° La Tunique : elle est parfaite, sauf trois défauts.

D’abord, elle est trop longue : la redingote est classique pour la marine, mais ne semble pas s’imposer pour l’armée de terre. Rien de plus ridicule qu’un hussard en redingote …

Sans être ramenée aux proportions trop courtes d’avant-guerre, elle aurait dû être raisonnablement allongée de façon à bien cacher les fesses et à descendre environ 10 cm. Au-dessous mais pas davantage.

Ensuite, alors qu’on l’allonge, pourquoi réduire de 6 à 4 les boutons de la patte à la Soubise ? C’est une disposition contraire à l’esthétique et à la tradition. Pourquoi aussi passepoiler le tour des soubises en drap du fond, au lieu d’en drap distinctif, comme il l’est dans la Garde républicaine.

Enfin et surtout, pourquoi avoir habillé de la même tunique noire toute l’armée métropolitaine ? Nous savons qu’en théorie, elle est bleu foncé, mais pratiquement elle est noire. Or jamais l’armée française n’a été habillée de noir : c’est une erreur technique et esthétique.

Les couleurs de l’uniforme issu de la Révolution sont celles du drapeau : bleu, blanc et rouge ; et le bleu d’uniforme devrait être le bleu du drapeau, comme l’était celui du manteau d’officier et celui de la troupe d’avant-guerre.

Mais une autre disposition déplorable, c’est la suppression de la tunique bleu de ciel de la .cavalerie légère : rien ne justifiait cette mesure, sinon, dirait-on, le désir d’enlever à la cavalerie le prestigieux éclat de son uniforme clair et gai. En effet, s’il faut louer la Commission d’avoir voulu unifier les couleurs par raison d’économie, ce serait une erreur de croire que les nouvelles dispositions donnent satisfaction aux officiers de cavalerie. Certes, l’artillerie, comme jadis, n’a qu’une couleur ; l’infanterie en conserve 2 : bleu de ciel (tirailleurs) et bleu foncé (tout le reste) ; mais la cavalerie – qui n’en avait que 3 – en a dorénavant 4 : noir (Saumur) ; rouge (Spahis) ; bleu de ciel (Chasseurs d’Afrique) ; bleu foncé (tout le reste). Or, en fait, la grosse cavalerie et la cavalerie en ligne n’existent plus. Toute la cavalerie étant dorénavant légère, émettons donc le vœu de voir toute la cavalerie habillée de bleu de ciel (sauf Spahis et Saumur), ou tout au moins de bleu-horizon, que tous les régiments ont porté depuis 17 ans, et qui rendrait à cette arme la prestigieuse élégance qui a toujours été son apanage depuis qu’existe l’armée française.

3°) Le Ceinturon : Une grave erreur de principe a été de nouveau commise : l’erreur du ton sur ton. Tous les ceinturons nouveau modèle sont noirs sur tunique noire ; rouges sur tunique rouge, etc … C’est-à-dire qu’ils ne se détachent pas du tout, alors que le fait de trancher sur la tunique est justement ce qui en fait l’élégance. Ex. : le ceinturon blanc des officiers de la Garde et de la Gendarmerie.

Ne pourrait-on adopter le ceinturon de buffle blanc pour tous les officiers ? – ou tout au moins, stipuler un « dépassant » de couleur distinctive, qui permettrait au ceinturon de se détacher sur la couleur de la tunique ? Cela ne coûterait rien de plus, et cela rehausserait beaucoup le cachet de la tenue.

Quant aux nouveaux « plateaux », ils nous semblent une dépense bien inutile : les têtes de méduse de l’ancien ceinturon formaient une fermeture très artistique, qu’il était bien superflu de modifier …

4°) Le Pantalon : Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit plus haut au sujet des bandes et passepoils.

Bornons-nous à signaler combien est peu heureuse la couleur grise introduite comme nouvelle nuance dans nos tenues : les chars de combat sont dotés d’un pantalon bleu à bande grise, d’un effet artistique pratiquement manqué …

5°) La Cape : Excellente dans son principe, elle est lugubre dans son application … car elle est noire ! Dans une église, tous les officiers assistant un corps à une cérémonie auront l’air d’une assemblée de conspirateurs ou de Pénitents noirs … De plus, elle est ornée de soutaches noires, sur fond noir, c’est-à-dire qui sont invisibles à cinq pas !

Une couleur s’impose, celle qui a illustré à jamais l’armée française : la couleur bleu horizon. Impitoyablement rayé aujourd’hui de tous les règlements, il faut que le bleu horizon perpétue chez nous sa couleur héroïque : la cape bleu horizon serait martiale, élégante et bien française ! Or, la France doit conserver, devant le monde entier, la couleur de son blason victorieux !

André Clavareau de la Mensbruge,
Lieutenant de réserve de Cavalerie légère,


Note de la rédaction. – Comme l’indique l’auteur de cet article, les opinions exprimées lui sont toutes personnelles. Bien que nous les partagions sur beaucoup de points, nous publierons avec plaisir les objections qu’elles pourraient soulever en demandant seulement à nos collègues de faire preuve de concision dans leurs communications.

E.-L. B.


 

L’article du Lieutenant Clavareau de la Mensbruge, paru dans notre dernier numéro m’a valu une avalanche de lettres qui témoignent tout d’abord que la question a vivement intéressé un grand nombre de nos collègues. La plupart de ces lettres approuvent une partie des conclusions de l’auteur et en rejettent d’autres. Elles sont sur beaucoup de points contradictoires entre elles, ce qui prouve la difficulté qu’il y a à résoudre la question.

Cette difficulté, je l’ai touchée du doigt il y a trois ans. Je fus à l’époque en relations avec la commission chargée de rechercher la nouvelle grande tenue, et je me rendis compte très vite de l’impossibilité d’arriver à quelque chose de cohérent. En effet, cette commission comprenait d’abord beaucoup trop d’officiers, et parmi ceux-ci un trop grand nombre n’avaient aucune idée de ce que pouvait être la tradition en matière d’uniformes. Beaucoup arrivaient avec une idée arrêtée sur un point de détail, idée à laquelle ils se cramponnaient férocement indifférents à tout le reste.

Tel artilleur par exemple était prêt à toutes les concessions et eût accepté que les armes voisines eussent des distinctives vert pomme ou bois de rose pourvu que les artilleurs fussent les seuls à porter la double bande au pantalon ; ailleurs, un fantassin réclamait avant tout le pantalon rouge qu’un autre ne voulait voir renaître à aucun prix ; et les raisons mises en avant étaient aussi inconsistantes les unes que les autres. Comme il n’y avait là aucun spécialiste du côté historique de la question, on entendait réclamer des énormités au nom de la tradition. Quelqu’un proposa un jour d’adopter pour l’Infanterie la couleur distinctive jaune sous prétexte que le jaune était la couleur traditionnelle de cette arme. Proposition qu’un ancien poilu accueillit en s’écriant : « Ah non ; vous confondez avec les Chefs de Gare ».

Pour en revenir aux choses sérieuses, j’estime – si l’on veut bien permettre au Président du « Passepoil » de dire son mot – qu’il y a de prime abord deux façons de résoudre le problème : ou bien par la logique, ou bien par la tradition. Ce que je reprocherais au Lieutenant de la Mensbruge (et il ne m’en voudra pas de le lui dire très amicalement), c’est d’avoir employé tantôt l’une tantôt l’autre de ces solutions sans un critérium déterminé. Je voudrais essayer de rechercher ici ce critérium qui permettrait de tenir compte à la fois des deux éléments du problème : logique et tradition, mais auparavant il importe de bien définir ces mots et de voir en quoi ces solutions consistent :

1° La solution par la tradition consiste (et remarquons que plusieurs voix l’ont préconisée) à revenir purement et simplement pour chaque arme aux uniformes de grande tenue de 1914, ou si l’on s’en écarte, à des détails puisés dans des uniformes antérieurs de l’arme ;

2° La solution par la logique consiste, en faisant table rase du passé, à établir des règles claires et logiques concernant la distinction des grades d’abord, ensuite celle des armes et services, puis des subdivisions d’armes.

Dans cet ordre d’idées, différents systèmes ont été proposés. Je veux en citer un que j’ai été appelé à étudier de près. En 1929-30, le Commandant de Gendarmerie Marassé avait établi un travail complet comportant un projet d’uniforme pour tous les grades, corps et services de l’armée, travail qui fut adressé officiellement à la commission des tenues. Je fus chargé de l’illustrer d’une série d’aquarelles et de dessins qui devaient rendre plus claire la pensée de l’auteur. Celui-ci établissait un certain nombre de règles générales, par exemple :

  1. a) Réserver les galons, boutons et éperons d’or à tous les Officiers, les galons et boutons d’argent et les éperons nickelés à tous les Sous-Officiers ;
  2. b) Attribuer la bande double au pantalon aux Officiers généraux et assimilés, la bande simple aux Officiers Supérieurs et Subalternes, le passepoil aux hommes de troupe ;
  3. c) Doter chaque arme d’un pantalon d’une couleur distincte et chaque subdivision d’arme d’une couleur distinctive au col, pattes de parement, bande ou passepoil du pantalon.

Ce système dont je laisse à son auteur toute la paternité avait le mérite d’être simple, clair et logique. Il permettait à une sentinelle, par un simple coup d’œil sur les jambes d’un militaire en pantalon revêtu d’un imperméable même à capuchon, de voir à qui elle avait à faire. Il eut évité les confusions que l’on voit tous les jours actuellement, par exemple de prendre un Sergent-Chef d’Aviation pour un Capitaine.

Comme on le voit, les deux solutions paraissent absolument opposées. Y aurait-il un moyen de les concilier ? Peut-être, ce serait celui-ci : essayer d’établir quelques règles générales de tenue, peu nombreuses, mais sans exception, concernant les distinctions de grade ou d’arme, et celles-ci posées, conserver dans la tradition de chaque arme tout ce qui est compatible avec ses règles.

Prenons un exemple : les chasseurs à pied (car bien entendu ce sont les chasseurs à pied qui ont été les plus émus de l’article de notre collègue). Par tradition, les chasseurs à pied se distinguent par leur couleur bleu foncé, leur distinctive jonquille et leur insigne le Cor de Chasse. Aucun inconvénient à maintenir tout cela. Mais ils ont une autre particularité, c’est le pantalon à passepoil. C’est là que doit intervenir la logique et la règle générale. Il s’agit de savoir si oui ou non la bande de pantalon est un signe distinctif de l’officier, ou un insigne distinctif d’une arme. Il y a là une règle générale à établir, une logique à faire respecter et celle-ci doit primer la tradition et la corriger s’il y a lieu. J’entends déjà l’objection qu’on va me faire, c’est que dans l’Artillerie le soldat avait la double bande comme l’Officier et que dans la Gendarmerie, Officiers et Gendarmes portaient tous deux avant-guerre la bande simple. Nous sommes bien d’accord, mais ce sont là des anomalies à faire disparaître aussi.

Il faut décider avant tout si oui ou non la bande constitue une différence de grade ou une distinctive d’une arme. Dans le premier cas, il faut supprimer celle des gendarmes et la donner aux Officiers de chasseurs ; dans le second cas, il faut supprimer celle des Officiers d’Infanterie ou la donner à leurs hommes.

Deuxième exemple, la question des épaulettes. Des Officiers du service de santé se sont, paraît-il, violemment émus de l’opinion exprimée par le Lieutenant de la Mensbruge, au sujet des Combattants et non Combattants. Tout en respectant infiniment toutes les opinions, je me rallie à celle de notre collègue. Il me paraît tout à fait anormal que dans une réception officielle à Paris, un Capitaine de Zouaves se présente sans épaulettes et l’Officier gestionnaire du Parc à fourrages avec des épaulettes ; – Ou bien alors c’est que l’épaulette ne signifie plus rien, et qu’il n’y a aucune logique dans la répartilion des insignes.

Dernier exemple : Les dragonnes. Pourquoi les Officiers à galons d’argent ont-ils des dragonnes or. Illogisme et qu’il ne faut pas cette fois vouloir défendre au nom de la tradition, car pendant plus d’un siècle, la dragonne des Officiers a suivi le métal du bouton. Par conséquent, ce ne serait pas bousculer la tradition, mais au contraire la rétablir que de donner aux Officiers à galons d’argent la dragonne d’argent, et je crois que les Chasseurs à pied se laisseraient faire cette fois cette douce violence. Pour une fois, la réforme faite au nom de la logique serait d’accord avec celle demandée par le rétablissement de la tradition.

En résumé, ce qu’il faudrait rechercher avant tout – à mon humble avis – ce n’est pas une simplification à outrance, c’est l’établissement de quelques règles générales basées sur la logique et ne souffrant aucune exception. Dans ce cadre, conserver tout ce qu’il est possible de tradition ; pour le reste, enfin, introduire dans les détails le plus de variété possible de façon à avoir des uniformes faciles à distinguer les uns des autres et à identifier au premier coup d’œil, et de nature à entretenir cette chose excellente qui est, nous le reconnaissons tous, intimement liée aux particularismes de l’uniforme, j’ai nommé l’esprit de corps.

Ces conclusions étant posées, je résume très brièvement ci-dessous quelques-unes des lettres et des idées les plus intéressantes parmi celles que j’ai reçues.

1re Lettre.

– Un chasseur à pied proteste avec énergie contre l’idée de donner à la Cavalerie et aux Chasseurs des boutons et galons d’or sous prétexte qu’ils ont toujours été en argent. Si c’est à peu près exact pour les Chasseurs à pied (car les Chasseurs de la garde du ler Empire les avaient en or), c’est faux pour la Cavalerie où nous trouvons boutons et galons d’or dans une grande partie de la Garde Impériale du Ier Empire, dans pas mal de régiments de hussards, à différentes époques, dans les dragons de 1815 à 1889.

L’auteur est d’accord pour donner à la Cavalerie la tunique bleu de ciel, mais à la légère seulement. (Opinion exprimée dans de nombreuses lettres).

2ème Lettre. – Du Médecin-Commandant Landolt :

« Je regrette seulement la brièveté du 4ème alinéa de la page 77, où l’auteur n’a pas songé à nous parler de la forme du pantalon. Trop souvent, j’ai été navré de contempler la silhouette d’officiers, somptueusement revêtus de la nouvelle grande tenue, laquelle, hélas, se terminait lamentablement par un pantalon bien court, dévoilant le secret de bottines à élastiques (qui prétendent simuler des bottes), montrant des tirants trop souvent fatigués et même la couleur brute des chaussettes. Ne serait-il pas possible d’imposer au glorieux pantalon garance une longueur suffisante et des sous-pieds qui l’empêcheraient de trahir certaines misères. J’ai bien souvent entendu des militaires étrangers se moquer de nos misérables grimpants que nous voyons escalader les jambes de nos officiers ; ça fait miteux. Il vaudrait mieux être simple mais chic. « Mieux vaudrait un bon tailleur qu’un coûteux passementier. »

3ème Lettre. – De M. le Vicomte de Dampierre :

« Bravo pour la suggestion de reprendre le casque de cavalerie d’avant-guerre, car rien n’est, en effet, plus lamentable que de voir, lors d’une escorte, les cuirassiers de Paris avec le casque de tranchée ; mais je ne vois pas très bien ce casque à crinière avec les uniformes bleu délavé ou kaki sale que porte la troupe.

« Il faudrait, si on reprend pour la cavalerie son casque de 1914, reprendre également le vieil uniforme de 1914. Pourquoi pas ? Avec une armée réduite, comme nous l’avons maintenant, cela ne devrait pas être bien coûteux d’avoir comme l’armée anglaise un uniforme de parade et un uniforme de campagne.

« J’approuve également des deux mains la suggestion de notre collègue de donner la tunique bleu ciel pour les officiers de cavalerie, car rien n’est plus triste et moins français que ces redingotes noires. Je suggèrerais pour la ceinture, un lamé unissant la couleur de l’uniforme au métal de l’insigne : bleu foncé et or pour l’infanterie, bleu ciel et argent pour la cavalerie, rouge et or pour les spahis, vert et or pour les chasseurs à pied.

« Maintenant, j’en arrive à une question que voire correspondant n’a pas traitée et qui est celle de la forme donnée au pantalon. Il faut absolument que dans la tenue de parade avec une longue redingote, des épaulettes, etc., le pantalon ait une allure militaire. De quoi ont l’air beaucoup de nos officiers avec leur pantalon relevé trop haut, laissant voir des chaussettes de couleur ? Le seul pantalon possible est le pantalon avec sous-pieds retaillé spécialement pour épouser la forme de la chaussure qui doit être la bottine vernie à élastique ou la demi-botte. Je joins deux ou trois dessins illustrant ma pensée.

« Je terminerai en approuvant entièrement l’idée de la cape bleu ciel, malgré qu’elle soit déjà portée par quelques troupes de l’armée italienne ; nos Généraux et nos Officiers n’auront plus l’air de sous-préfets ou d’huissiers de ministère. »

Comme on le voit, cette question intéresse beaucoup nos collègues. M. de Dampierre a eu la bonne idée d’y joindre l’amusant croquis ci-joint qui montre bien ce qu’on voit et ce qu’on devrait voir. Je partage entièrement l’avis de mes deux collègues et sur un point, je suis même plus radical qu’eux : je demande nettement l’interdiction du port en tenue militaire de ces souliers bas de toutes couleurs qui laissent apercevoir des chaussettes dont les nuances variées, qu’elles soient ternes ou criardes, ne peuvent que nuire à la correction de la tenue. Seule, la chaussette noire avec le soulier bas noir serait tolérable. Et encore !

Commandant E.-L. BUCQUOY.